SIANG, identité…

Le SIANG, objet sacré, objet totem, dans la construction de l’identité et de l’ethnicité hakkas

 Source Ernest SINCHAN Docteur en psychologie clinique et pathologique spécialisé en systémie, en ethnopsychiatrie et en clinique de la multiplicité chercheur post-doctoral attaché au centre Georges Devereux (Paris)

Les rites de vie et de mort encore présents dans la communauté chinoise montrent qu’il existe encore une culture hakka matérielle relativement nourrie ou parfois ravivée, avec des objets et contenus, procédures et techniques rituels, bien spécifiques au groupe hakka, avec certes de la déperdition ou de la transformation, de l’abandon ou un renoncement progressif de certains objets ou rites. Ces substrats, permettent de nourrir la pensée et l’identité hakkas même s’ils sont associés de façon juxtaposée à des objets et actes rituels d’autres groupes religieux, culturels ou scientifiques.

On peut parler d’une identité hakka plurielle et composite dont les composantes bougent. Il y a une reconstruction, une réinvention identitaire constante, une transformation dynamique dans une identité hakka nouvelle et plurielle avec de nouvelles expériences, de nouvelles méthodes et de nouveaux objets de fabrication métis, avec des emprunts aux autres groupes qui sont venus enrichir et se greffer au noyau originel hakka. On peut définir cette identité nouvelle, à travers le concept de néo-hakkaéité qui garde l’essentiel de l’identité originelle nourrie des expériences adaptatives nouvelles aux différents contextes avec de nouvelles stratégies identitaires utilisées. En découle le concept de néo-Hakka, un Hakka qui est inscrit dans la société polynésienne moderne, un Hakka polynésianisé et occidentalisé inscrit dans la multiplicité, sans pour autant qu’il ait perdu son âme originelle hakka. 

Quelle est l’essence de cette âme originelle hakka ? 

Quel est ce noyau identitaire originel hakka ?

Ce qui fait qu’un être est un Hakka en Polynésie et qu’on le perçoit encore comme un Hakka en Polynésie malgré des changements causés par la diversité d’influences et le métissage biologique et culturel. Qu’est-ce qui fait la force de cette hakkaéité et de cette identité ? Lorsqu’on observe leur façon d’être, de faire et de penser même s’ils se rapprochent de nos jours, à certains égards de celle des Français ou des Polynésiens, on ne peut nier l’existence de ce noyau dur identitaire hakka qui s’exprime à leur insu dans des comportements explicites, ce noyau qui est issu d’une histoire expérientielle collective, de la mémoire collective, de l’imaginaire collectif, des éléments du taoïsme et du confucianisme, une identité, une âme qui essaie de traverser et affronter discrètement les pires attaques des autres groupes ethniques, scientifiques, ou religieux et celles du temps. 

Un Hakka était et est encore fortement personnifié dans sa lignée et dans son groupe clanique à partir de son appartenance au het t’ung (groupe de même sang), notamment à partir de son Siang : le nom patronymique qu’il porte et qui l’identifie et le différencie par rapport à ses pairs hakkas qui appartiennent à d’autres clans patronymiques. On ne peut nier l’importance du Siang , le nom patronymique de la lignée clanique et de l’Ancêtre fondateur du clan (A Koung t’eou) qui représente le fondement du noyau identitaire hakka, ce qui fait sa permanence malgré les transformations subies.

Car ce qui est constitutif de l’identité et de l’appartenance chez le Hakka, c’est son Siang, le nom patronymique de son clan, qui vient rappeler chaque Hakka à son identité et à son appartenance au groupe clanique, à ses ancêtres et à l’Ancêtre fondateur de la lignée clanique. Quand deux Hakkas de deux pays d’accueil différents ou de deux lignées différentes se rencontrent, ils se renseignent sur leurs patronymes respectifs, sur leurs ancêtres respectifs, convoquant dans cette rencontre leurs ancêtres fondateurs respectifs. 

La transformation du nom, du Siang (avec la naturalisation et la francisation) qui empêche souvent d’identifier le patronyme clanique de l’ancêtre devient source de désordre. L’ancêtre fondateur ainsi que son Siang, le totem du groupe clanique sont blessés, car non honorés, mal ou non nourris voire maltraités et attaqués.

On peut dire que tous les Hakkas sont tous dépositaires du Siang de l’Ancêtre fondateur du clan d’appartenance qui accompagne ainsi ses descendants qui sont son prolongement, sa suite, son moui : sa queue, que les actes ou les paroles de malédiction cherchent à attaquer encore de nos jours. Au travers du Siang, de cet objet totem, l’Ancêtre fondateur fait partie du noyau identitaire de ses descendants, de leur âme ancestrale et originelle, il les enveloppe et clôture leur univers psychique. Tout descendant hakka est porteur d’une partie de l’Ancêtre fondateur, d’une partie de la fondation, de son sang (het t’oung) et surtout de son Siang. 

On comprend que tout écart, éloignement ou rupture peut être une attaque, une effraction de la fondation, pour le Siang, pour le noyau psychique, pour l’âme du sujet, pour l’identité et l’âme du groupe aussi qui peut ainsi perdre de la force. 

Dans les familles restées traditionnelles, les anciens rappellent aux plus jeunes l’importance de la pratique du culte des ancêtres lors des évènements du cycle de vie personnelle et familiale et à l’importance de la pratique du culte des morts. On fait répéter à l’enfant son Siang pour qu’il puisse se rappeler de son appartenance clanique, de ses ancêtres et s’identifier, se présenter aux autres pairs du groupe. Et encore de nos jours, les grands-parents essaient d’apprendre à leurs petits-enfants dès qu’ils sont en âge de tenir un crayon, à écrire l’idéogramme  de leur Siang, du Siang des ancêtres.

« A cet égard, dans un article de la Dépêche du 8 Octobre 2000 intitulé : le casse-tête des noms chinois, écrit par des membres actifs du Koo Men Tong : Messieurs Lau Pau père et fils, ont poussé un cri d’alerte à propos des transformations des noms chinois dues à la naturalisation, car on a assisté, autour des années 60, au remplacement des patronymes millénaires par des noms de famille francisés. Selon ces auteurs, les mutations symboliques des noms et la francisation outrancière des noms par la naturalisation et l’intégration exercent une influence insoupçonnée sur la psychologie des hommes et constituent l’une des causes du déclin des Chinois. Ces auteurs traditionalistes ont relevé aussi certaines conséquences et dangers sur les comportements, modèles et règles définis dans le groupe, notamment la transgression des règles d’alliance par méconnaissance ou négligence. Ces auteurs assez critiques et pessimistes ont tiré donc il y a 15 ans une sonnette d’alarme sur le risque de la perte de l’idéogramme patronymique pour un Chinois et sur la perte des règles de filiation et d’alliance du même coup alors que le Siang  qui est un objet totem sacré et intouchable, doit  être magnifié, respecté, honoré, quasiment déifié. »

On comprend que les parents T’ou Sang obligeaient ainsi leurs enfants qui avaient des noms francisés et transformés à se retrouver au Ka San collectif pour au moins se repérer et s’identifier autour du nom patronymique de l’ancêtre fondateur de la lignée clanique. Avec la même intention, certaines lignées se mettent à réaliser des généalogies ou à se regrouper en association familiale afin de pouvoir se repérer et se rattacher à l’Ancêtre fondateur, à leurs ancêtres, à leur Siang, pour ne pas être perdu dans ce mélange et dans cette transformation des noms à partir du même Siang, et pour ne pas s’inscrire involontairement dans la transgression des règles d’alliance et de délimitation culturelle. 

Le Siang apparaît donc comme essentiel et fondamental dans chaque Hakka. Cet objet totem, sacré, nom patronyme du A Koung T’eou, le grand Ancêtre fondateur de la lignée est déposé en chaque Hakka. Il est transmis de génération en génération, de père en fils. Il nourrit les liens de filiation et de transmission. On doit bien le porter et bien le nourrir dans son intérieur pour qu’il soit actif. C’est par son Siang qu’un Hakka connaît et nourrit ses origines, c’est par son Siang qu’il n’est pas seul, qu’il est lié à son groupe lignager, à ses ancêtres du clan et qu’il rejoint ainsi son Ancêtre fondateur (son A Koung T’eou), celui qui est à l’origine des Cent familles (cent patronymes), l’Ancêtre Originel. 

Risque lié à l’oubli du Siang et de celui de son Ancêtre fondateur

Oublier son Siang, c’est oublier ses appartenances au clan, son identité originelle,  c’est oublier ses tupunas et son Ancêtre fondateur, c’est l’oubli aussi ou la méconnaissance de ses origines chinoises, c’est s’éloigner de son objet totem sacré et ne plus le nourrir. Il n’est plus actif alors. Lorsqu’on a oublié son Siang, on est de nulle part, on est seul sans groupe, on n’est plus fixé, on est prêt à être capturé par les groupes sectaires et religieux ou par les étrangers, on risque d’être transformé, déshumanisé, décomposé, dénoyauté, on est supendu, en errance et on fonctionne en électron libre, on peut perdre  l’identité profonde de son âme, de l’âme de son groupe aussi.

Un Hakka qui oublie ou ne reconnaît plus son Siang, s’éloigne donc de ses attaches et racines originelles, de sa lignée, de son fondement. Il s’inscrit dans la quête identitaire et existentielle. Et dans cette quête il peut se faire capturer par des humains ou des invisibles, se faire transformer totalement en un  humain d’un autre groupe ou en un inhumain ou invisible qui s’inscrit parfois dans la sauvagerie ou dans la folie. En clinique ethnopsychiatrique le désordre qui découle d’une perte ou rupture d’affiliation et de filiation chez une personne est une contrainte pour elle de repenser ses origines, sa filiation, ses appartenances et ses attaches originelles, ancestrales.

« Ce que nos ancêtres ont longuement façonné, tu dois tranquillement, patiemment continuer à lui donner vie »

Au terme de son long plaidoyer, Ernest SINCHAN fait les propositions suivantes :

1°proposition : Il faut transmettre la langue maternelle hakka porteuse des logiques, représentations et concepts de l’univers hakka qui clôture le psychisme, l’âme hakka, et ce pour prévenir d’une déperdition totale par notamment la perte de l’objet principal : la langue maternelle hakka objet de transmission du savoir et des logiques et des représentations de la pensée hakka. 

2°proposition : Pour empêcher la rupture de lien avec les attachements originels avec la transformation du nom patronymique et la non identification possible du Siang, il convient d’utiliser la seule transcription phonétique du Siang qui permettrait de le faire perpétuer ainsi dans la transformation et la permanence en même temps.  

3°proposition : Et pour que les objets, méthodes et outils de fabrication du noyau fondamental hakka soient nourris et se perpétuent, je veux souligner l’importance de préserver des lieux d’offrande et de culte pour la communauté chinoise : des autels provisoires familiaux jusqu’au Temple Kanti.

L’importance d’un lexique des siang

Lien utile sur le site de:  Hakka de Tahiti

Vous pouvez trouver sur ce site un guide sur la recherche généalogique sur vos ancêtres Hakka.

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