Commémoration 150 ans

Il y a 150 ans, nos ancêtres les Chinois….

 

Le 28 février 1865 du trois-mâts Ferdinand Brumm débarquèrent à Tahiti 329 Chinois venant de Hong-Kong après 83 jours de navigation.

Ce fut le début de l’immigration officielle et massive des Chinois en Polynésie française. Cette première arrivée fut suivie de deux autres successivement le 8 décembre 1865, par le Spray of the Ocean avec 342 hommes, et le 6 janvier 1866 par l’Albertine avec 339 travailleurs.

Qui étaient-ils ? Pourquoi Tahiti ? Qu’espéraient-ils ?

Ces questions, qui se l’étaient réellement posées ? De nos jours peu nombreux connaissent exactement leurs origines chinoises.

 

Un contexte historique et économique désastreux en Chine

Vers le milieu du XIXè siècle, des évènements tragiques ont causé l’exode de plusieurs millions de paysans.

Jusque là, la Chine était un pays très fermé. Il était strictement interdit aux Chinois de le quitter et les fugitifs appréhendés étaient condamnés à mort par décapitation.

Les étrangers quant à eux n’étaient pas admis à y résider, à l’exception de quelques rares missionnaires. Le commerce est sévèrement limité à la zone portuaire et étroitement surveillé. Ces dispositions déplaisaient fortement aux grandes puissances européennes qui voyaient leurs ambitions commerciales contrariées.

L’Angleterre réagit la première. En 1839, suite à la destruction d’un stock d’opium anglais par les autorités chinoises, les Anglais bombardent Canton et s’emparent de Chang-Hai et de Hong-Kong. Ce fut la Guerre de l’Opium.

Par le traité de paix de Nankin de 1942, l’Empereur de l’Empire céleste dut ouvrir cinq ports au commerce. L’Angleterre garde Hong-Kong pour s’assurer du respect du traité de paix.

L’Empereur appartenant à la dynastie mandchoue, des conquérants venus du Nord, était considéré comme un usurpateur par les Chinois qui se révoltèrent, profitant notamment de sa déconfiture avec les Européens. L’une des révoltes les plus importantes fut menée par un Hakka, chef du mouvement Taiping d’inspiration religieuse.

Une longue et cruelle guerre civile ravagea le Pays pendant 14 ans de 1850 à 1864.

Les calamités naturelles s’ajoutèrent à la guerre. Dans les provinces du sud, normalement fertiles et de climat tropical, des inondations détruisirent les récoltes, et la famine tua des millions de paysans.

Malheurs et souffrances incitèrent beaucoup à enfreindre l’interdiction impériale à quitter le pays.

 

L’attrait de l’or et l’ouverture du Pays

La découverte de l’or en Australie en 1849 et en Californie en 1852 exerça sur nos malheureux chinois un attrait non négligeable.

En 1858, les puissances européennes obligèrent l’Empereur à signer un traité de paix, d’amitié, de commerce et de navigation avec une clause autorisant ses sujets à voyager et à émigrer où ils le désirent.

Des Hakkas des provinces littorales

C’est à Canton, Macao et Hong-Kong que les occasions d’embarquer étaient plus faciles. Mais le prix restait inaccessible à la plupart. Les recruteurs n’avaient donc aucune difficulté à embarquer les plus démunis pour des destinations dont ils n’avaient jamais entendu parler, pour défricher et planter canne à sucre ou coton.

La plupart de ces émigrants étaient originaires des provinces littorales, Kouang-Tong et Foukien, où sont situés ces ports.

Ceux qui embarquaient pour Atimaono étaient majoritairement Hakkas.

Il faut savoir que le Hakka est un Chinois du nord du pays, donc étranger à ces provinces du sud où ils étaient venus s’installer entre le 10è et le 12è siècle.

Hakka peut se traduire par : « Visiteur, Invité ».

Les autochtones, Punti, étaient bien ancrés sur leurs terres. Les Hakkas avaient une situation économique et sociale inférieure. Ils étaient donc plus enclins à s’expatrier. En revanche, ils ont un caractère plus entreprenant, indépendant et inventif. Enfin, ils ont l’habitude de travailler sur les champs de riz et de canne à sucre, sous un soleil brûlant, ce qui les rend plus intéressants encore pour leurs nouveaux employeurs.

 

La grande aventure d’Atimaono

Les perspectives mirobolantes de la plantation du coton

Depuis le début de la Guerre de Sécession en Amérique, les Nordistes avaient imposé un blocus qui empêchait les Sudistes d’exporter leur coton. Par ailleurs, beaucoup de plantations étaient dévastées par les troupes nordistes. Il en résultait une pénurie terrible de coton dans les pays industrialisés d’Europe, avec une augmentation importante des prix.

Un peu partout dans le monde, les planteurs se lancent dans la culture du coton.

L’Amiral Justin Chasseloup-Laubat, Ministre de la Marine et des Colonies depuis 1858, avait l’objectif politique bien précis de conquérir un vaste empire colonial pour la France.

Dans ce cadre, il se préoccupait également des possibilités de mise en valeur des Etablissements français de l’Océanie. Il appuya vivement tout projet allant dans ce sens et notamment, celui d’Auguste Soarès d’acquérir le domaine agricole d’Opunohu à Moorea en 1862.

 C’est ainsi que William Stewart, beau-frère de Mr Soarès, débarqua à Tahiti le 14 septembre 1862 pour étudier sur place la faisabilité de ce projet. William Stewart en profita pour prospecter sur Tahiti et fit l’acquisition d’un bail de 385 hectares à Teahupoo. Mais il jeta surtout son dévolu sur le domaine d’Atimaono qui, par sa fertilité et son étendue, convenait parfaitement à la grande plantation dont il rêvait.

Le 7 janvier 1864, William Stewart, débarqua de la goélette américaine Sarah, avec 6 hommes de confiance, pour 10 longues années qui vont marquer l’histoire locale de Tahiti. Il créa la « Polynesian Cotton Coy Ltd » pour l’exploitation du domaine d’Atimaono qu’il nomma la Terre Eugénie.

La main-d’œuvre était inexistante à Tahiti.

La population était réduite à 9 000 âmes environ. Les indigènes de Tahiti, souvent propriétaires terriens, préféraient cultiver leur propre terre et vivre selon le mode traditionnel de culture vivrière et de pêche. De plus, chaque famille possède de vastes terres restées incultes faute de bras pour cultiver.

En février 1864, le défrichement d’Atimaono débuta d’abord avec des indigènes des différentes îles (Tuamotu, Australes, Marquises), travailleurs volontaires avec des contrats en bonne et due forme ; puis des volontaires d’îles plus éloignées (îles Cook).Ce mode de recrutement n’était pas propre à Tahiti, ni à Stewart, mais une pratique courante du Pacifique du XIXè siècle. Cependant, ce recrutement n’était pas satisfaisant, par leur nombre (population des îles décimées par les maladies et l’alcool) et par la qualité (paresse et manque de régularité au travail).

C’est ainsi que Auguste Soarès fit, au mois de mars 1862, une demande pour faire venir de la main-d’œuvre des Comptoirs français de l’Inde. Sa demande n’eut pas de suite.

William Stewart décida de faire appel à la main-d’œuvre chinoise, les coolies.

« Coolies » peut se traduire par « dur au labeur »

En 1854 une première tentative avait déjà été faite d’introduire des travailleurs d’origine chinoise. Le gouverneur Page s’y opposa farouchement les estimant « querelleurs, difficiles à mener… beaucoup de vices et peu de forces productrices ».

Le gouverneur Gauthier de La Richerie est aussi réticent mais donna finalement son consentement.

«  à titre d’essai et pour faciliter les débuts d’une entreprise sans précédents. L’administration s’est réservée le rapatriement de tous les Chinois immigrants aux frais de la compagnie… »

Il signa l’arrêté du 30 mars 1864 autorisant l’introduction de

1 000 Chinois. Ce fut le seul acte réglant les conditions relatives à cette immigration.

« Personne ne pouvait prévoir à cette époque qu’ils demeureraient dans le pays »

 

 En 1851, un Chinois nommé ASSING

Avant l’arrivée massive des travailleurs chinois en 1865, le Bulletin officiel d’avril 1851 fait état de l’arrivée de 98 Chinois en provenance de Manille, sur un trois-mâts français, l’Orixa qui repartira avec seulement 92 Chinois à bord.

Un seul Chinois, Assing, a été régulièrement admis à résidence dans l’île le 12 mai 1851 selon le Bulletin officiel. Un autre, Amune, était reparti en novembre 1852.

Il semblerait que Monseigneur TepanoJaussen avait pris l’un d’eux comme ouvrier agricole. Enfin un Chinois, Ariu, avait fait acquisition d’une terre Pupahu, à Paea, le 10 février 1866 selon Le Messager de Tahiti. Ceux arrivés le 28 février 1865 n’auraient pas eu le temps d’économiser suffisamment pour cet achat.

Les 1010 Chinois d’Atimaono

William Stewart, à 10 têtes près, avait respecté l’autorisation du 30 mars 1864 du gouverneur de La Richerie. Le Messager de Tahiti fait état des 3 arrivéessuivantes :

  • 28/02/1865Ferdinand BRUMM, trois-mâts prussien de 797 tonneaux, capitaine VOSS. 83 jours de traversée, 329 Coolies débarqués.

Le rapport officiel signale qu’ils étaient 337 au départ. 9 sont morts pendant la traversée en incluant le médecin chinois qui devait les soigner, du scorbut et des fièvres.

«  Ces pauvres gens fatigués et malades de leur 3 mois de traversée, regardaient la terre et les arbres d’un œil de convoitise et ne se sentaient pas de joie d’être enfin arrivés à destination… » Le Messager de Tahiti.

Le Ferdinand Brumm est remorqué le 3 mars jusqu’à Atimaono par le Latouche-Trévilleen partance pour les Tuamotu.

  • 08/12/1865 Spray of the Ocean, trois-mâts anglais de 805 tonneaux, capitaine SLAUGHTER. 77 jours de traversée, 342 coolies débarqués.
  • 06/01/1866 Albertine, trois-mâts hambourgeois de 1 147 tonneaux, capitaine BRANDT, 75 jours de traversée, 339 coolies débarqués.

Toutefois, bien que l’arrêté du 30/03/1864 autorisait l’arrivée de femmes et enfants (ceux de moins de 10 ans auraient été comptés en sus des 1 000), on note qu’il n’y en avait aucun sur les 3 navires affrêtés. Il paraît peu probable que Stewart n’ait recruté que des célibataires.

On conclut que les coolies étaient mal informés et certains avaient dû se séparer de leur famille pendant toute la durée des 7 ans du premier engagement.

L’introduction de ces 1010 Chinois aurait coûté exactement 592 250 francs, soit 586,40 francs par tête, coût très élevé pour l’époque.

L’arrêté du 30 mars 1864 était rédigé dans un esprit authentiquement humanitaire, à condition, bien entendu, que toutes les clauses soient parfaitement respectées…

On note cependant qu’aucune clause ne stipulait le salaire que toucheraient ces coolies en échange des « 12 heures de travail journalier, 26 jours par mois, pendant 7 ans ».

Les archives, conservées au ministère des DOM-TOM, nous apprennent qu’ils étaient payés 20 francs par mois.

Compte tenu de la durée du convoyage, 6 à 8 mois pour recruter et amener à Tahiti les 1010 coolies, le domaine d’Atimaono étant défriché et prêt à être labouré et ensemencé, Stewart avait dû faire appel :

– à l’embauche locale dans les districts éloignés de la presqu’île et sur la côte est de Tahiti, avec un salaire alléchant de 30 francs par mois pour une durée d’un an. Environ 200 Tahitiens furent recrutés.

– à 94 hommes des îles Cook qui s’étaient engagés pour 2 ans, et arrivés avec femmes et enfants.

Atimaono, la Terre Eugénie, connut une période fastueuse.

Les résultats forçaient l’admiration des autorités. Très vite avec la participation de financements plus larges (dont Auguste Soarès), la « Polynesian Cotton Coy Ltd » se transforma en « Tahiti Cotton and Coffee Coy Ltd » et diversifia ses activités avec le café et la canne à sucre. Le coton est d’un rapport immédiat, le café un investissement à plus long terme.

La prospérité d’Atimaono fut étroitement liée à une période d’activité exceptionnelle de Tahiti. En 1867, fut édifié le Palais de la Reine ainsi que la Cathédrale de Papeete. Stewart édifia une demeure somptueuse, Montcalm, sur les hauteurs de la Terre Eugénie.

Mais le problème d’une bonne main-d’œuvre et d’une immigration organisée est toujours patent. La cueillette abondante nécessitait encore plus de coolies. Un compte -rendu d’enquête du 28/09/1867 faisait état de 1039 employés : 916 Chinois, 323 Indigènes dont 108 femmes.

Ce tableau idyllique avait son côté sombre : les conditions de vie dans la plantation étaient difficiles pour les employés.

Dès l’arrivée des premiers Chinois à Atimaono, un règlement intérieur de la plantation, rédigé par le gouverneur La Roncière, fut mis en place, à appliquer aux Chinois et pour maintenir l’ordre. 13 soldats d’infanterie furent dépêchés à la Terre Eugénie, pour le cas où…

Un article de William POOLE «  Cruelties of the slave trade in the islands » paru dans le San Francisco Times, le New York Herald et le Sydney Evening News, affirma que «  fers, fouets et cachots » étaient à l’ordre du jour dans la plantation.Il disait même que les premiers coolies, recrutés à Hong-Kong et Macao, étaient si mal traités que Stewart avait dû recruter les autres dans différents ports.

Les contre-maîtres européens étaient eux-mêmes punis lorsqu’ils refusaient d’infliger des châtiments corporels aux coolies.

Cet aspect de la vie dans la plantation fut très controversé, Stewart avait autant d’ennemis que de défenseurs, les faits rapportés pêchaient parfois par subjectivité.

La Guerre de Sécession américaine prit fin et la reprise rapide de l’activité du coton en Amérique porta un coup fatal à Atimaono qui avait à supporter un coût d’exploitation plus élevé, compte tenu de l’éloignement et des problèmes récurrents de main-d’œuvre.

Les tentatives d’Auguste Soarès pour sauver la compagnie furent vaines. Il ne fut pas possible de trouver des fonds pour continuer l’exploitation du domaine. Le 30 janvier 1873, Stewart n’est plus gérant et fut remplacé par Brown. 

En 1873, tout travail cessa à Atimaono. Faute de financement, les coolies ne purent être rapatriés en Chine comme stipulé dans l ‘arrêté du 30 mars 1864. En résidence forcée, ils s’établirent en Polynésie avec leurs propres ressources.

Les Chinois dont les contrats d’engagement vont expirer, sont avertis que l’administration ne leur délivrera des permis provisoires qu’à la condition de justifier de moyens d’existence suffisants et dûment constatés, soit par un contrat de travail d’au moins un an, soit par un titre de propriété ou la preuve de l’exercice d’une profession ou d’une industrie autorisée.

Les permis provisoires seront convertis en permis définitifs après vérification des garanties désirables. Ceux qui exercent une profession patentée seront en droit de réclamer un permis de résidence définitif après un an d’exercice constaté.

William Stewart mourut le 23 septembre 1873, à l’âge de 48 ans, d’une maladie du foie.

La Tahiti Cotton and Coffee Coy Ltd fut déclarée en faillite le 22 août 1874.

Dans le cadre d’une liquidation judiciaire, le domaine d’Atimaono fut mis en vente. Il fut adjugé à une Société dont faisaient partie : M. de Casa Major, Laharrague, Robin et Cardella. Cette société produisit un peu de sucre et de rhum, planta du café et de la vanille et y éleva un peu de bétail sous la direction de François Cardella.

Les revenus étant jugés insuffisants, la propriété fut revendue par lots. Le domaine connut alors un grand nombre de propriétaires qui y plantèrent des milliers de cocotiers. L’un d’eux fit une plantation de canne à sucre et construisit une usine.

Jusqu’à une époque relativement récente, des Chinois de migrations postérieures firent l’acquisition d’une partie d’Atimaono. Durant la guerre de 1939-1945, 500 tonnes de sucre y étaient produites annuellement.

Le « Pacific Islands Monthly » du 10 janvier 1946 annonça l’acquisition, pour 7 500 000 francs pacifique, du domaine par une compagnie française qui envisagea d’y planter des variétés plus productives de canne à sucre.

Il a été rapporté que «  Par suite du manque de paroles de Stewart, les vieux chefs Teva jetèrent une malédiction sur tous ceux qui possèderaient ou cultiveraient Atimaono, jusqu’à ce que le domaine soit rendu aux descendants des anciens propriétaires. »

L’histoire d’Atimaono pendant les 70 dernières années confirma cette légende. Durant la guerre pourtant, les Chinois installés sur la plantation semblaient avoir apaisé les mânes des vieux chefs de Teva.

Sources : Le Mémorial polynésien Tome III 1864-1891 par Bengt Danielsson, 1979

 «  William Stewart et l’introduction de la main-d’œuvre chinoise à Tahiti, 1864-74 » par Eric Ransden, Bulletin S.E.O. n°3 vol.55 de septembre 1946.

Atimaono, notice de J. L. Young Meramie, N.S.W. juillet 1928